La santé globale de précision à l’ère digitale

Allons-nous continuer de découvrir de nouvelles épidémies de maladies émergentes des semaines voire des mois après qu’elles se déclarent ou bien serons-nous capables de mieux prédire les risques qu’elles font peser ? Allons-nous continuer d’utiliser les mêmes méthodes classiques – peu fiables et loin d’être précises – pour suivre des politiques vaccinales qui laissent de larges segments de populations en marge de la vaccination, ou bien aiderons-nous les responsables des campagnes d’immunisation en leur offrant de nouveaux outils de pilotage et de contrôle ? Allons-nous laisser le crowdsourcing se développer sans contrôle et exposer la population à des fins uniquement financières et de marketing, ou bien mobiliserons-nous les nouvelles approches de recherche participative pour améliorer les interventions sanitaires ? Allons-nous continuer d’alimenter la fuite des professionnels de la santé de nombreux pays à revenu faible, notamment d’Afrique sub-saharienne, alors que ces pays font face à d’énormes besoins de personnel qualifié, ou bien proposerons-nous de développer des approches pédagogiques innovantes et abordables à très large échelle ?

Les méthodes traditionnellement utilisées pour collecter des données ne sont plus ni efficaces ni efficientes, et elles produisent des indicateurs de santé de mauvaise qualité. Nous devons maintenant utiliser différentes sources de grandes quantités de données, collectées à d’autres fins que la santé, et les analyser, les modéliser et les visualiser avec des outils nouveaux et efficaces. Les investissements importants consacrés à la santé globale, notamment dans les domaines de la vaccination, des maladies infectieuses émergentes, des maladies négligées, de la résistance antimicrobienne, des maladies non transmissibles (dont les cancers et la santé mentale), de la couverture de santé universelle ou de la santé des migrants, méritent plus de précision et d’efficience dans le pilotage des actions et le ciblage des interventions.

La Genève internationale est un écosystème unique qui rassemble des organisations internationales actives dans la santé globale (OMS, ONUSIDA, UNITAID, CICR), d’ONG (ex : MSF), les missions permanentes auprès de l’ONU de plus de 140 pays, des partenariats publics privés tels que le Fonds mondial de lutte contre le VIH, le paludisme et la tuberculose, GAVI, FIND, la DNDi, des fondations philanthropiques et des compagnies privées. Il n’existe aucune autre ville au monde qui réunisse chaque année pendant deux semaines en mai les ministres de la Santé des États-membres de l’OMS et leurs délégations à l’occasion de l’Assemblée mondiale de la santé, pour débattre et prendre des décisions de politiques de santé à l’échelle planétaire. Et il n’existe aucune autre ville au monde qui concentre autant d’organismes, de corporations, d’institutions, de qualifications et de compétences en matière de santé globale.

En partenariat avec les Universités de Lausanne, Bâle, Berne et Zürich, l’Université de Genève et les HUG ont décidé de mettre leur perspective académique au service du quasi-monopole genevois sur la santé globale en organisant l’édition 2018 du Geneva Health Forum sur le thème de la Santé globale de précision à l’ère du digital.

 

Santé globale de précision à l’ère du digital : de quoi s’agit-il exactement ?

La santé globale de précision à l’ère du digital est une stratégie disruptive et transformative qui vise à fournir les bonnes interventions de prévention et de soins de santé au bon moment aux bons segments de populations. Au lieu de saupoudrer une aide au développement fondée sur une approche « taille unique » (identique pour tous) dans une perspective de santé globale, cette approche de santé utilise des innovations et technologies digitales de pointe pour mieux documenter les interventions et les adapter aux besoins de santé des populations.

Le caractère interdisciplinaire des participants au Geneva Health Forum (GHF2018) en fait une conférence exceptionnelle par sa localisation au cœur de la Genève internationale, à l’épicentre de la santé mondiale. Elle réunit les meilleures compétences académiques suisses en matière de santé globale, épidémiologie digitale, informatique, sciences cliniques et virologie, mais aussi éthique, droit, politique publique, gouvernance, économie. Elle rassemble également les principaux acteurs non-académiques (publics et privés) de la santé globale dont l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le CICR, le Fonds mondial de lutte contre le VIH, le paludisme et la tuberculose, ONUSIDA et UNITAID, l’Alliance du vaccin-GAVI, et Médecins Sans Frontières (MSF).

Le GHF2018 présentera les expériences menées par des professionnels de la santé équipés de dispositifs de collecte de données et d’appui à la décision pendant qu’ils dispensent des soins aux patients. Ces dispositifs partagent certaines données avec des systèmes d’information de santé publique. Ces informations sont ensuite complétées par des sources externes (imagerie satellitaire, mesures de qualité de l’air, fils d’actualité, modèles de maladies, etc.) afin d’identifier et de localiser des situations anormales qui nécessiteraient des interventions spécifiques de santé publique. Ces systèmes d’informations sont également connectés aux dispositifs mobiles personnels qui peuvent transmettre des messages individualisés à leurs propriétaires, et peuvent également alimenter le système avec les données et observations personnelles de l’usager. Cet écosystème de données s’enrichit encore à travers les réseaux sociaux, les sources sur Internet, le séquençage du génome, des capteurs, etc., et fournit ainsi des éléments de contexte, des dimensions et une granularité supplémentaires qui peuvent être exploités par des moteurs d’analyse du big data et des algorithmes d’intelligence artificielle. Il ouvre la voie à de nouveaux moyens d’anticiper, de stimuler, de recommander, de déployer, et d’évaluer des interventions sanitaires de précision individualisées ou destinées à l’ensemble de la population.

Des sources non traditionnelles de données utiles à la santé, mais qui n’ont pas été collectées dans ce but, sont mises à disposition et analysées par des techniques d’apprentissage automatiques, pour guider avec une plus grande précision les politiques de santé globale et les interventions sur le terrain. Il s’agit notamment des données de surveillance participative, de télédétection, de téléphones cellulaires et des réseaux sociaux, mais aussi des mots clés sur Google, des données issues de Wikipédia, des données environnementales, des données sur la couverture vaccinale, et des données fournies par les centres de santé et les compagnies d’assurance. Quelques exemples d’une telle utilisation de quantités massives de données sont décrits ci-dessous. Ils seront présentés et débattus pendant le Forum grâce à son caractère interdisciplinaire. Un accès rapide et un retour du terrain permettent de rendre compte directement des besoins et d’évaluer les solutions proposées avec des compétences et des ressources importantes en santé globale et science des données.

  • La surveillance participative permet de saisir les signaux d’alerte des épidémies de maladies infectieuses, telles que la grippe ou les pathologies à transmission vectorielle. Relayées sur les réseaux sociaux, ces méthodes, ou sciences participatives, adaptées au domaine de l’alimentation, peuvent contribuer à promouvoir des comportements nutritionnels sains, ce qui est l’un des outils importants, quoique largement méconnu, de lutte contre les maladies non transmissibles.

 

  • Les données de la télédétection par satellite fournissent des indices environnementaux qui ont fait la preuve de leur utilité dans le développement de modèles prédictifs des maladies infectieuses émergentes, telles que la fièvre de la Vallée du Rift, Zika, ou le virus du Nil occidental. Les résultats les plus récents de la recherche permettront d’orienter les interventions, telles que les mesures de contrôle vectoriel à l’échelle de la planète. Il est maintenant possible, grâce à la télédétection associée à d’autres sources de données disponibles, de prédire avec une grande précision où et quand des épidémies de plusieurs maladies à transmission vectorielle peuvent éclater. Il devient dès lors possible de mieux prévenir ces occurrences.

 

  • La planification de campagnes de vaccination à l’échelle de la planète, selon l’approche traditionnelle de « taille unique », reste la norme. Or, pour atteindre, année après année, les objectifs de couverture vaccinale universelle, les progrès, quand il y en a, ne peuvent qu’être ponctuels. Encore aujourd’hui, des enfants ne reçoivent pas tous les vaccins dont ils ont besoin. Non que les fonds ou les vaccins manquent. Mais simplement, nous ne savons pas comment atteindre ceux qui en ont besoin. Nous devons contribuer à identifier ces segments de population en marge des campagnes de vaccination en utilisant les nouveaux outils à disposition, comme Twitter, Facebook, Google, les données des téléphones cellulaires, etc. Ces poches de populations vivent parfois dans des zones reculées et enclavées du monde où les obstacles à l’accès aux vaccins sont nombreux. Pour améliorer la couverture vaccinale, des drones ont été utilisés pour livrer, en temps utile et en respectant la chaîne de froid, des vaccins aux professionnels de santé sur place. Ces expériences seront présentées.

 

  • L’alimentation est l’un des quatre principaux facteurs de risque de maladies non transmissibles (MNT), avec l’abus d’alcool, le tabagisme et le manque d’activité physique. Il est largement prouvé que le tabagisme et l’abus d’alcool tuent. L’exposition à ces deux risques est relativement simple à mesurer et à quantifier, et les interventions pour les contrôler sont assez bien connues même si la mise en œuvre de mesures efficaces peut s’avérer complexe, y compris dans les pays développés. En revanche, il est beaucoup plus difficile de quantifier l’exposition aux comportements alimentaires à risque, et plus difficile encore de proposer des interventions de contrôle fondées sur les preuves, d’autant plus que certains constituants alimentaires sont connus pour impacter négativement les changements de comportements. L’alimentation est l’un des facteurs essentiels de l’apparition de nombreuses MNT, dont les maladies cardio-vasculaires, mais aussi l’obésité, le diabète et les cancers, soit la part la plus importante de morbidité et de mortalité dans le monde. Il est urgent de débattre de nouvelles approches pour mesurer l’exposition, évaluer et modéliser les risques et changer les comportements, à travers la recherche participative et l’utilisation d’applications et des réseaux sociaux.

 

  • La santé mentale est l’un des domaines les plus négligés alors qu’il représente une charge majeure de morbidité dans le monde (la première dans les pays développés). Dans de nombreux pays à revenu faible, les psychiatres sont rares et des options pour couvrir les besoins minimaux en santé mentale seront abordées : transfert de tâches aux professionnels des soins, télémédecine et assistance des robots pour aider le personnel insuffisamment qualifié et/ou les patients eux-mêmes à poser le diagnostic et à dispenser des soins.

 

Co-organisé par l’Université de Genève et les Hôpitaux universitaires de Genève, le GHF2018 sera une opportunité de renforcer les collaborations entre les organisations internationales basées à Genève, les institutions académiques suisses, et les partenaires publics et privés dans une approche interdisciplinaire. Le GHF2018 s’inscrit dans la Stratégie du Conseil fédéral 2016-2019 qui donne la priorité au développement de la Genève internationale, ainsi que la vision de Swissnex à Genève qui « permettrait (…) de mettre en avant la science suisse comme source de solutions aux problèmes globaux et de diffuser l’image d’une Suisse innovante ». (Forum de politique étrangère – La Genève Internationale, un atout Suisse. N°18, Novembre 2013)